L'avis d'une experte : "de nombreux éléments figuraient déjà dans l'arrêté licence de 2002" (Francine Demichel)
Publié le 13 juillet 2011, Modifié le 28 septembre 2011 Par Florianne FinetLe transfert de crédits ECTS entre semestres, les dispositifs de compensation, les bilicences ou double cursus… Autant de dispositifs prévus dans le futur arrêté sur la licence, qui doit être publié cet été, qui figuraient déjà dans l'arrêté sur la licence d'avril 2002. Francine Demichel, professeure de droit à l'université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et ancienne directrice de l'enseignement supérieur de 1997 à 2002, a directement participé à l'élaboration des textes d'avril 2002 mettant en œuvre le LMD. S'agissant du socle horaire minimal qui doit être fixé à 1 500 heures pour le cycle licence, Francine Demichel estime qu'il s'agit d'un « retour en arrière ». « La logique du LMD était de permettre une diversification des cursus en fonction des disciplines et des établissements », souligne-t-elle.

Francine Demichel préside aujourd'hui la Fondation Pascal-Paoli de l'université de Corse.
© Léa Eouzan
L'ORS : Quel regard portez vous sur la réforme de la licence lancée par Valérie Pécresse en décembre dernier ?
Francine Demichel : De nombreux éléments figuraient déjà dans l'arrêté licence de 2002, comme la capitalisation des enseignements d'une année sur l'autre, l'orientation, les compensations, les diplômes pluridisciplinaires, l'aménagement des cursus en fonction des types de publics…. Sur ce dernier point toutefois, les universités ont peut-être eu du mal à entrer dans le système. Un rappel des marges de liberté dont elles disposent peut être utile. La ministre a plusieurs fois dit qu'elle souhaitait accentuer la professionnalisation du cursus de licence pour faciliter l'insertion professionnelle des diplômés. Cette question n'est pas nouvelle. L'université est régulièrement rendue responsable du chômage des jeunes, notamment des diplômés du premier cycle, alors que celui-ci est surtout engendré par le système économique.
En outre, il ne faut pas oublier que l'université accueille tous les bacheliers, quel que soit leur niveau, à la différence des classes préparatoires. Il n'est pas très difficile de faire réussir ces élèves quand on ne prend que les bacheliers ayant eu une mention bien ou très bien. Les décrocheurs sont en général des étudiants qui n'ont jamais accroché. Bon nombre d'entre eux se retrouvent là car ils n'ont pas été pris dans les filières sélectives, d'où leur manque de motivation – ce n'est pas un problème d'orientation, car les jeunes sont de manière générale très bien informés sur la hiérarchie des filières, des diplômes et les débouchés. En outre, ce sont souvent des bacheliers technologiques et professionnels qui se retrouvent en échec à l'université – les bacheliers généraux redoublent parfois mais n'ont pas de problème pour se réorienter positivement.
L'ORS : Comment faire pour améliorer la réussite des bacs pro et technologiques en licence ?
Francine Demichel : La mise en place d'une année ou même d'un semestre propédeutique peut être une solution, afin de permettre à ces étudiants d'acquérir une méthodologie, d'apprendre à apprendre et de découvrir plusieurs disciplines. Les établissements devraient profiter des aménagements permis par l'arrêté de 2002 sur le rythme d'acquisition des crédits pour que les étudiants puissent faire leur licence en deux, trois ou quatre ans. Mais parallèlement, il ne faut pas hésiter à dire aux lycéens qu'ils ont x % de risque d'échec en première année et qu'ils auront plus de chance de réussir en STS ou en IUT.
L'ORS : Soutenez-vous l'élaboration des référentiels de formation ?
Francine Demichel : Je n'y suis pas favorable. L'université est censée délivrer des savoirs scientifiques, une culture générale et non des compétences. Les référentiels qui ont été présentés(1) sont surtout des référentiels professionnels, qui s'acquièrent d'abord en exerçant un métier. En outre, les métiers évoluant très vite, il est difficile de savoir ce qu'ils seront dans cinq ans et les compétences qui seront demandées. Et puis, comment décider jusqu'où aller dans la description des compétences, et comment harmoniser cela entre les différents domaines ? De même, il me semble qu'il ne faut pas conditionner les étudiants en leur demandant de choisir dès la licence leur futur métier… Alors que nous sommes dans une société complexe où il faut savoir anticiper les risques, on ne peut pas se permettre de mettre les gens dans des tubes au lieu de leur proposer des enseignements d'ouverture. C'est pour cette raison que je soutiens la mise en place des parcours diversifiés car ils facilitent les réorientations.
L'ORS : Le projet d'arrêté sur la licence prévoit un socle horaire minimum de 1 500 heures sur le cycle licence. Est-ce une bonne mesure pour améliorer la réussite des étudiants ?
Francine Demichel : Fixer un volume horaire unique est un retour en arrière. La logique du LMD était de permettre une diversification des cursus en fonction des disciplines et des établissements. Ce n'est pas en accumulant les heures de cours en présentiel qu'on aidera les étudiants à développer leur esprit critique, leur capacité de réfléchir par eux-mêmes, leur capacité de synthèse, toutes sortes de qualité qui sont le propre de l'université… L'université ne doit chercher ni à ressembler aux classes préparatoires, ni au lycée !
L'ORS : La CPU a insisté sur sa volonté de lancer une révolution pédagogique en licence lors de son colloque de Toulouse. Comment inciter les enseignants chercheurs à s'investir dans le premier cycle ?
Francine Demichel : Une des pistes pourrait être l'instauration de deux voies de promotion à certains moments de leur carrière. Par exemple, un enseignant serait évalué pendant une durée donnée, dix ans par exemple, sur la qualité de son enseignement. Actuellement, les enseignants-chercheurs sont exclusivement jugés sur leur activité de recherche. On pourrait également envisager de recruter davantage de PRAG car ils sont généralement plus proches des étudiants et plus motivés par l'enseignement.
L'ORS : Comment rendre l'autonomie vertueuse ?
Francine Demichel : Il vaudrait mieux laisser les universités créer leur propre pôle d'excellence en fonction de leurs capacités et de leurs domaines de spécialité. Elles ne peuvent pas toutes être bonnes dans toutes les filières. Je défends une autonomie horizontale et pas seulement verticale, entre l'État et les universités. Les établissements devraient notamment pouvoir choisir leur statut.
(1)le 22 juin 2011 par Valérie Pécresse
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